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  • dperroud

Premier chapitre de Voyage entre deux vies (à lire à la suite du prologue).

Mis à jour : 31 mai 2018

Voici le premier chapitre de mon premier romain, Voyage entre deux vies. À paraître très prochainement.


Chapitre 1


Mon dernier jour, celui où tout commence.


La plus belle expérience que nous pouvons vivre est le mystérieux.

Albert Einstein



Pour quelques minutes encore, l’air entre dans mes poumons. Tonifiant, il a cette vitalité minérale d’un jour d’automne précieux où la clarté du ciel fait scintiller l’eau du lac d’un turquoise rare, plus habitué à colorer les mers tropicales. En second plan, imposantes, surgissent les Alpes, juste recouvertes de leur première neige, fraîche et brillante, elle accentue habilement les sommets montagneux d’une fine ligne blanc vif.

"c'’est une belle journée pour mourir !"

J’avance doucement sur les pentes escarpées, comme hypnotisé par la symphonie de couleurs jouée devant moi par les feuilles jaune-rouge des vignobles en terrasse, avec çà et là un peuplier qui ponctue la partition d’un trait de feu. L’eau en contrebas arrête net cette flamboyance de teintes chaudes pour poursuivre sur une longue note paisible. Il y a deux jours, je m’étais assis longuement à quelques pas de là, et j’essayais de compter le nombre de nuances différentes qu’offre ce paysage automnal, mon préféré. J’ai vite abandonné l’inventaire, il y en a trop. Ces taches cuivrées à l’excès m’enivrent, mon regard finit toujours par s’y perdre. Un tel panorama aspire à rêver, pas à compter. Réfléchir ici est inutile, il suffit d’observer, de se laisser emporter. C’est l’un de ces lieux envoûtants où il est facile de faire un avec la nature, c’est elle qui vient à vous, avec toute son énergie et sa splendeur.

C’est une belle journée pour mourir !

C’est ce qui va m’arriver dans quelques secondes. Bien sûr, je n’en sais rien. Je suis encore absorbé par le concert d’hier. J’ai osé me lancer dans le précipice et… les bruits du public ont disparu, la lumière s’est intensifiée, le temps s’est distendu. J’ai retrouvé la source de la musique que j’ai pu laisser glisser en moi. Je n’ai pas complètement joué ce dernier morceau, j’en ai juste été le vecteur. Ce fut magnifique. De loin ma plus belle prestation en public.

"nous étions eux et moi comme en transe"

J’ai fini la soirée en héros, en génie, je me sens encore invincible, et pourtant, la mort est sur le point de m’étreindre sans aucun signe avant-coureur, ni plus d’égards pour mon exploit. Je n’y pense pas même un instant ; pas plus que je ne profite pleinement de ce paysage époustouflant, perdu que je suis dans le train de mes pensées. Je me revois saluant le public, tous debout réclamant encore un morceau. Nous étions eux et moi comme en transe. Cette chose si particulière qui avait guidé mes mains à la perfection se tenait entre nous, palpable, aimante, elle nous unit les uns aux autres durant de longues minutes. Peut-être aurais-je dû leur accorder ce bis qu’ils demandaient avec ferveur, mais je sentais que cette fameuse zone n’était plus en moi, et j’avais pris assez de risque pour la soirée. Est-ce que cette incroyable virtuosité va changer quelque chose pour moi ? Vais-je seulement pouvoir le refaire ?

Ce babillage incessant dans ma tête m’éloigne loin du moment présent. C’est l’une de mes mauvaises habitudes, je le sais, mais j’étais loin d’imaginer qu’elle me serait fatale.

Encore que, avec le recul, je n’utiliserais pas ce mot.

Je quitte le chemin de vigne pour m’engager sur une petite route secondaire. Toujours absorbé par mes pensées, je la traverse négligemment. Un pas de trop qui a pour effet de freiner le temps, comme lors de ces super-ralentis utilisés pour décortiquer les mouvements d’un sportif ayant réussi un coup exceptionnel. Cela me permet d’observer avec distance, et dans les détails, une scène qui me concerne directement : je coupe la trajectoire d’une camionnette d’ouvriers viticoles, et le conducteur, surpris de me voir ainsi surgir, ne réagit pas. Bang, un choc qui dure une éternité ! Ce qui est étrange, c’est que je suis à la fois acteur et spectateur ; deux angles de vue, pour un grand fracas.

Quelque chose d’important se casse en moi, je sens une déchirure atrocement douloureuse, mon corps subit une torsion qu’il ne peut supporter. Il se rompt.

C’est la fin.

Long silence.

D’abord angoissant puis apaisant. La douleur disparaît. Je perds ma vision d’acteur direct et, à ma grande surprise, garde celle de spectateur. J’observe la scène depuis le haut avec une distance tant visuelle qu’émotionnelle.

J’observe, rien de plus !

"laissez-moi tranquille, je me sens bien"

Un attroupement se forme autour de mon corps. D’où sortent tous ces gens, l’endroit me paraissait déserté quand je m’y promenais ? Ils s’agitent et s’inquiètent. Une jeune femme appelle les secours entre deux sanglots. Ambulance puis hélicoptère arrivent successivement, l’une toute sirène hurlante, l’autre dans un brouhaha de pales et de bruit de turbines. Pourquoi troublent-ils ainsi la douce quiétude de ce moment ? Laissez-moi tranquille, je me sens bien, ai-je envie de leur crier !

Je suis surpris de tout voir, dans toutes les directions et par tous les angles. J’observe au même instant le lieu de l’accident et la région entière. Le paysage est toujours aussi beau. Seul à rester parfaitement impassible, il ne semble absolument pas concerné par toute cette agitation autour de moi. Il me rassure, comme à son habitude. Ce qui m’étonne, c’est que je vois aussi ce qui se passe chez moi à plusieurs kilomètres de là. Je ne m’y attarde pas, il y a bien longtemps que je vis sur les routes, et ni mon appartement ni mes possessions n’ont le moindre intérêt pour moi en ce moment. Ma vision est plus nette. Je peux zoomer en arrière et en avant à volonté. Les sons sont amplifiés, j’entends chaque petit bruit, même ce que les gens ne disent pas.

J’intercepte leurs pensées !

"alors que ma conscience s’élargit, tous mes soucis s’effondrent"

Pour être honnête, mes nouvelles facultés m’intéressent bien plus que l’état de mon corps. Ce dernier, du reste, ne laisse aucun espoir. Je capte la pensée du médecin urgentiste : « Rien à faire ! Pauvre type, à moins d’un miracle, il est fichu. » Ces propos agitent en moi une vague pensée : je suis en train de mourir, mais cela ne m’émeut pas le moins du monde. De mémoire, je ne me suis jamais senti aussi bien ! Je n’ai pas froid, ni chaud ou faim, je ne ressens aucune douleur, je suis léger et mes facultés intellectuelles semblent décuplées.

Ils embarquent mon corps dans l’hélicoptère. Je le suis à faible distance. Il vole si lentement ! Pour passer le temps, je change souvent d’angle de vue. J’observe depuis le haut, le bas, ou à l’intérieur de l’Écureuil B3. J’ai une pensée pour mes proches, en particulier Laura, ma fille de 26 ans, avec laquelle je me sens soudainement en totale symbiose. La mort ne serait-elle donc pas la séparation tellement redoutée ? Je vois toutes les tensions, les nœuds que nous avions créés se relâcher d’un coup, laissant place à un flot d’amour inconditionnel. Alors que ma conscience s’élargit, tous mes soucis s’effondrent d’un coup, tel un mirage lorsqu’on s’en approche.

Je n’ai plus de problèmes. Rectification : je n’en ai jamais eu. C’étaient des illusions. Tout va bien ! Tout est bien. Ma plus grande peur, celle de mourir, m’amène un immense réconfort. Allez comprendre ! Un petit reste de mon ancien moi me dit que je devrais être étonné, triste ou révolté. Je pars, je quitte ceux que j’aime : Laura bien sûr, mais aussi Jean, Arnaud et Odile, mes meilleurs amis, Élise ma sœur, mes parents qui se lamenteront certainement parce que c’était à eux de partir en premier. Pourtant, rien de cela n’a d’importance. Aucun sentiment négatif ne m’affecte. La peur, les regrets, la culpabilité, je les vois pour ce qu’ils sont : des leurres ! Tels les monstres tapis sous mon lit d’enfant, ils ne résistent pas à la lumière du jour.

"la nouveau-née me voit, c’est bien la seule"

À peine suis-je arrivé à l’hôpital, qu’une équipe médicale s’acharne sur mon corps. Ils essayent tant et plus de me réanimer. Je me demande pourquoi ? Ne pouvant les convaincre d’arrêter, je visite les lieux, c’est bien plus amusant que de rester à mon chevet. J’entends de nombreuses discussions. Aux paroles s’ajoute ce que les gens pensent. J’en profite pour rire de situations cocasses, comme cette jolie infirmière qui lave un patient en espérant que son mari n’oublie pas les devoirs de ses trois enfants, alors que le jeune homme en question, convaincu qu’elle dissimule une profonde admiration pour ses muscles saillants, échafaude mille plans pour l’inviter à dîner un soir prochain. Je peux facilement suivre plusieurs conversations à la fois.

Soudain, mon attention est attirée par une forte émotion. La joie d’une mère qui vient de donner naissance à une belle petite fille. La nouveau-née me voit, c’est bien la seule.

— Où suis-je ?

La question m’arrive directement. Transmission de pensée.

— Tu viens de naître, bienvenue !

— Naître ? C’est quoi ? Pourquoi suis-je toute coincée ?

Je comprends ce qu’elle veut dire. Elle doit éprouver un sentiment inverse au mien, la pauvre ! Je viens de sortir de mon corps et je me sens plus léger qu’une plume. Elle doit expérimenter le poids du sien.

— Ne t’inquiète pas, tu es dans un corps humain. Je suis sûr que tu t’y habitueras vite. Réjouis-toi, tu es née dans une belle région et tes parents m’ont l’air adorables.

Elle pleure ! Fin des transmissions. Mes mots n’ont pas dû lui apporter beaucoup de réconfort. Très vite, elle est consolée par une émotion qui surpasse toutes les autres : l’amour. Ses parents le lui transmettent à haute dose. Elle se calme, commence à accepter sa condition. Elle retrouve un sentiment connu : celui d’être aimée inconditionnellement. Je comprendrai bientôt que c’est une énergie de base. Source de TOUT dans notre univers.

Mais n’anticipons pas.


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